mardi 21 septembre 2021

Cillart de Kerampoul, un « dénicheur de saints »

 Gwenaël Le Duc, entre autres projets, envisageait d’éditer le Pouillé du diocèse de Vannes compilé par l’abbé Cillart (ou Cillard) de Kerampoul, dont le manuscrit, conservé aux archives départementales du Morbihan (G 1118), est désormais accessible en ligne. Comme à son habitude, Gwenaël avait extrait les « bonnes feuilles » de son projet d’édition, qu’il avait généreusement adressées à nombre de ses correspondants, collègues ou amis : c’est dans ce contexte que je fis la connaissance de Cillart, dont j’ignorais tout, en particulier qu’il avait par ailleurs donné un Dictionnaire françois-breton, paru en 1744 sous le nom de « M. L’A*** ». On lui doit encore des Réflexions critiques sur les observations de M. l'abbé D***, où l'on fait voir la fausseté des conjectures de l'observateur sur l'origine, la puissance & la valeur des Gaulois, paru à Paris en 1747.

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Cillart est un moralisateur de tous les instants et, à bien des égards, son rigorisme le désigne comme une sorte de crypto-janséniste[1] : par exemple, il n’a de cesse d’obtenir de ses paroissiens de Grand-Champ, et surtout de ses paroissiennes, qu’ils se conforment aux exigences de la décence vestimentaire. Cependant, cette rigueur ne s’exprime jamais pesamment : notre personnage tient des propos précis, mordants, dont les flèches n’épargnent personne, pas même le clergé, en particulier les membres du clergé régulier[2]. Paraphrasant le ligérien Abélard, on peut dire de Cillart qu’il devait sans doute à la nature de son pays natal aussi bien qu’à sa race son caractère léger et ses facilités pour les études littéraires[3] : en effet, né à Sarzeau en 1686, dans une famille où les fonctions de sénéchal de Rhuys étaient devenues héréditaires, avec ce que cela implique comme niveau de formation intellectuelle, il a durant son enfance et sa jeunesse respiré l’air océanique et promené son regard sur le paysage varié et lumineux du golfe du Morbihan, à l’instar de son compatriote Lesage avant lui[4]. Apparemment de quoi former un caractère ; mais surtout de quoi développer un talent : Cillart a mis le sien très tôt au service de la lexicographie, en collaborant au Dictionnaire breton-françois du diocèse de Vannes composé par Pierre de Châlons, recteur de Sarzeau, dont il fut l’éditeur en 1723, après la mort de l’auteur.

Mais, qu’il s’agisse de ses travaux de lexicographe ou du Pouillé de Vannes, nous nous intéresserons ici aux seules réflexions de Cillart sur l’hagiographie populaire : à l’instar du fameux Jean de Launoy (1603-1678), et venant ainsi renforcer le soupçon de jansénisme qui avait également pesé sur ce dernier, Cillart peut apparaître lui-aussi, mais sur un pied beaucoup plus modeste, comme un « dénicheur de saints ». A Grand-Champ, où il est recteur depuis 1731, il ne manque pas de souligner que le patron de la trève de Brandivi, un supposé évêque nommé Ivi, est « inconnu »[5]. Surtout, il considère l’hagiographie populaire comme une machine à « fabriquer » des saints, dont il dénonce les excès et lui oppose moins les travaux des érudits, – tels ceux de Dom Lobineau par exemple, qu’il connaît et mentionne, – que la (véritable) tradition de l’Église : ainsi, à Noyal Pontivy, dont il avait été recteur de 1721 à 1731, la substitution en tant que titulaire paroissial du prince des Apôtres par sainte Noyale lui arrache-t-elle un commentaire indigné. A propos de sainte Zéférine honorée à Tréal, il s’interroge[6] :

« On veut que Sainte Zéférine ait été martirizée au lieu mème où est l’Église. Ne serait-ce pas un de cès Saints fabriqués par le Peuple ? ».

On peut, dans ce cas précis, répondre par la négative : au-delà de son éventuelle historicité, inaccessible, il s’agit de sainte Léféline, qui faisait l’objet d’un culte discret, mais avéré, au moins depuis le IXe siècle[7].

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La critique de Cillart se fait plus subtile au sujet du culte des reliques, que l’Église vient renforcer par la procédure d’authentication. C’est la raison pour laquelle il évoque à plusieurs reprises de telles « authentiques », tout en gardant une prudente réserve ; il écrit par exemple au sujet des reliques de saint Guigner conservées dans l’église de Pluvigner :

« Que pênsér aussi, lors qu’aux grandes Fètes, mais [aussi] à cèlles de St Guignèr, on voit sur lès Gradins du Maitre-Autèl, deux Cuisses et deux Bras, arjantés, de grandeur colossale ? Que les Reliques du St Patron (singulièrement anoncées) y sont rênfèrmées. Lobino ne contriburoit pas à lès autantiquér ».

De même, s’agissant des reliques de Gudwal à Locoal :

« On conserve dans son Église une grande partie de sès Reliques, qui sont en singulière vénéracion et qui opèrent baucoup de miracles. Il y ên a même d’autanquiqués [sic] ».

Plus généralement, Cillart n’appréhende qu’avec prudence la dimension miraculaire indissolublement liée au culte des reliques, a fortiori quand le culte de ces dernières n’emporte pas complètement son adhésion :

« Le Tombau et le Chéf de St Clair, décédé, dit-on, à Riguini, sont ên grande vénéracion dans sa chapelle ; Son St Crane (depuis l’an 96. le 10 8bre jour de sa mort) èst êncore frais et ne se corrompera point. Les miracles répondent à l’affluance et à la dévocion dès Pélerins ».

La formulation restrictive « dit-on » et la réflexion sur la fraîcheur d’un crâne supposé vieux de près de dix-sept siècles témoignent sur un ton narquois des réserves de notre auteur : ce dernier met à nouveau subtilement en relation la dynamique miraculaire et l’affluence pérégrine, soulignant ainsi en creux que « tout sanctuaire à vocation miraculaire est à la merci d’un engrenage fatal : moins de pèlerins, moins de miracles ; moins de miracles, moins de pèlerins » [8].

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Mais, ainsi que nous l’avons déjà indiqué, c’est à l’égard de sainte Noyale que Cillart se montre le plus critique ; son réquisitoire mérite d’être transcrit intégralement :

« Sainte Noyalle, inconnue de tous les légeandaires, inconue à Noyal-Mezuillac, à Noyal-sur-Séche, à Noyal-sur-Vilaine, fut ên 1660 introduite dans le Propre de Vannes par N. Nicolazo, secrétaire de trois évêques de Vanes, et les paroissiens de Noyal-Pontivi, rejettant saint Pierre, en firent aussitôt leur titulaire, avèc une histoire non écrite, aussi ridicule que nouvelle. Les uns la font venir d’Angleterre sur une feuille de chène à la fin du segond siècle, martirizée à Naizin pour la conservation de sa Foi et de sa Virginité, les autres la font Fille d’un Roi de Bretagne. Portant sa tète pêndant trois lieues, elle l’êmporte sur Ste Triphine qui èst de l’autre côté de la Rivière de Blavèt ».

La comparaison finale avec Trifine n’a pas d’autre portée que de réduire à rien les performances céphalophoriques supposées des deux saintes ; Cillart ajoute encore, implacable :

« Je ne déséspére pas qu’on ne fasse un Saint d’un mauvais Pont qui est entre Noyal et Pontivi, apelé Saint Nial »[9].

On voit que la tradition populaire ne lui inspire aucune confiance : par exemple, dans le passage qu’il consacre au monastère Sainte-Anne, paroisse de Plunéret, – c’est Sainte-Anne d’Auray, – il tait absolument le récit des origines et l’histoire du paysan Nicolazic, pourtant connue et suffisamment récente pour avoir conservé des éléments contrôlables, préférant évoquer la dévotion et la générosité des membres de la famille royale, à qui le sanctuaire devait les plus belles pièces de son trésor.

Il souligne enfin que l’inventivité hagiographique des populations ne fait pas toujours l’unanimité même en leur propre sein :

« St Gravé est si bien un Saint de la fabrique de St Niel, de St Ivi, de Ste Noyalle, etc. que la Paroisse mème ne veut pas l’invoquér ».

Aussi bien, s’agissant de saints « officiels », les traditions populaires lui paraissent dictées par des étymologies hasardeuses et des considérations intéressées, comme c’est le cas par exemple à Plougoumelen, dont les habitants s’imaginent

« que c’èst de leur paroisse qu’on parle au Propre de Vanes dans la Léjande de St Melaine, Evèque de Rennes »

Cillart pour sa part privilégie Plélauff ; il note ainsi que :

« Le Hamau de K/nabat passe pour le lieu de la naissance de St Melaine. Quoique sa Chapelle soit ruinée, les Pélerins y abondent ên été ».

A noter que cette identification, qui a connu un succès durable, est aussi fallacieuse que la précédente.

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En dépit de leurs limites, l’intérêt des critiques de Cillart en matière d’hagiographie populaire reste patent : en particulier, parce qu’elles remettent en cause le fonctionnement de la « machine à fabriquer des saints » au travers de l’interprétation des toponymes. Certes, les progrès philologico-linguistiques ont permis depuis l’élaboration d’une méthode fiable ; mais les fondements de l’hagio-toponymie restent encore en partie tributaires, en Bretagne particulièrement, de présupposés de nature idéologique qui peuvent affecter les résultats de cette discipline. Il est intéressant de constater que les discussions de méthode ne datent pas d’aujourd’hui et que, malgré des moyens et connaissances beaucoup plus limités, les objections ont toujours existé à l’encontre d’une généralisation excessive de telle ou telle approche.

 

André-Yves Bourgès



[1] Malgré son éloge des Jésuites, au demeurant passablement contourné, qui figure dans son Dictionnaire, p. 190 : « La science et la bonne conduite rendent les Jésuites recommandabes [sic] Er siance, er vuhé-vad a laqua er Juisstrétt devout puissantt ». En revanche Gaston Esnault, « Les épreuves de Cillart de Kerampoul », Mélanges bretons et celtiques offerts à M. J. Loth, Rennes-Paris, 1927, p. 257, fait fausse route quand il imagine que l’ouvrage a été publié par les Jésuites : le nom de l’éditeur (« La Compagnie ») et le lieu d’édition (« Leide ») font référence à la supposée « Compagnie des Libraires » locale qui, en 1765, publie Le siège de Calais, tragédie, dédiée au Roi, par M. de Belloy.

[2] Au-delà de certains recteurs de paroisse dont il dénonce l’attitude égoïste et désinvolte  dans le Pouillé de Vannes, il faut noter dans son Dictionnaire « les articles Capucin, Capucinade, Courtibault, Fémorales, Lambeau, Mallette, Mutandes, Rasoir, Sangle, Scote, Tapecul, où les Capucins, l'Ordre justement de Grégoire de Rostrenen [autre lexicographe breton antérieur à Cillart], étaient houspillés et ridiculisables, voire même des articles : Défroquer, Froc, Moine, Propriété, Séculariser, Sécularité, où Cillart, enflé des droits et de la grandeur du clergé, exalte les Séculiers par-dessus tous les Réguliers » (Gaston Esnault, « Les épreuves… », p. 257-258).

[3] Abélard, Histoire de mes malheurs : Sicut natura terre mee vel generis animo levis, ita et ingenio extiti et ad litteratoriam disciplinam facilis.

[4] Cet auteur demeure assez méconnu des Bretons eux-mêmes : son œuvre pourtant mérite un intérêt renouvelé.

[5] En fait, il existe bien un saint Ivi, diacre originaire de la province de Lindisfarne (aujourd’hui Holy Island, sur la côte nord-est du Northumberland), disciple de saint Cuthbert, honoré notamment à Pontivy ; mais à Brandivy, comme en plusieurs autres lieux de Bretagne, les spécialistes s’accordent à reconnaître le patronage de saint Divi (David), le premier évêque de Ménévie (St David, Pembrokshire), patron du Pays de Galles.

[6] Dans toutes nos citations du texte de Cillart, nous conservons son orthographe, qui est l’expression de sa volonté d’en simplifier les règles ; cette simplification s’étend aux noms propres, comme on peut le voir avec le patronyme de Dom Lobineau, transcrit Lobino, ou le toponyme Vannes, transcrit Vanes.

[7] Bernard Tanguy, « Monasteriola aux IXe et Xe siècles d’après le Cartulaire de Saint-Sauveur de Redon et les Gesta des saints de Redon », Sylvain Soleil and Joëlle Quaghebeur (dir.), Le pouvoir et la foi au Moyen Âge en Bretagne et dans l’Europe de l’Ouest. Mélanges en mémoire du professeur Hubert Guillotel, Rennes, 2010, p. 76-77.

[8] André-Yves Bourgès, « Le procès de canonisation de Vincent Ferrier : ‘’L’enquête bretonne’’. Questions de méthode et quelques exemples pratiques », Bulletin de la Société archéologique du Finistère, t.  147 (2019), p. 155.

[9] Il s’agit du lieu-dit actuel Saniel, lequel est effectivement parfois désigné de nos jours Saint- Niel au mépris des règles de l’hagio-toponymie : voir en dernier Ofis ar Brezhoneg – Office de la Langue bretonne. Rapport d’activité 2007, p. 11.