jeudi 20 avril 2017

Le pseudo-synode d’Alet de 788


Il n’y aurait pas lieu de revenir sur ce sujet s’il ne faisait régulièrement, – véritable serpent de mer –, l’objet d’apparitions, y compris sous la plume des meilleurs auteurs, comme dans le cas du regretté Jean-Christophe Cassard qui écrivait naguère à propos de la territorialisation diocésaine de Dol :

« On peut donc raisonnablement penser que la création d'un évêché territorial de plein exercice est effective ici pendant le règne du fils de Charlemagne, dans la foulée de ses réformes ecclésiastiques, à moins qu'elle n'intervienne un peu plus tôt à l'occasion du premier synode des prélats bretons réuni à Alet en 788 et dont les canons sont malheureusement perdus » (1).

Si la tenue de ce synode était avérée, l’histoire de l’Église bretonne aux temps carolingiens s’en trouverait grandement éclairée, même en l’absence du texte de ses canons ; mais il existe malheureusement de nombreuses raisons de douter de sa réalité. Au demeurant, cette tradition est ignorée de la plupart des auteurs : cela n’est pas étonnant s’agissant de Mgr Louis Duchesne et de l’abbé François Duine qui, l’eussent-ils connue, l’auraient impitoyablement écartée de leur propos ; mais des écrivains moins sévères que ces derniers, comme le chanoine Amédée Guillotin de Corson ou Arthur de la Borderie n’en disent rien également et, chez les auteurs plus anciens ayant parlé d’Alet, Jacques Doremet par exemple, pourtant ouvert à l’esprit de fable, il n’en est pas question non plus. Les travaux récents de Joseph-Claude Poulin sur les origines du diocèse d’Alet et le dossier hagiographique de Malo, ainsi que la thèse d’Anne Lunven, sur les évêchés de Rennes, Dol et Alet/Saint-Malo, qui constitue le dernier status quaestionis, n’y font aucune allusion.

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L’existence en 788 de l’évêché d’Alet n’est confirmée par aucune source ; le nom même du prélat qui, le cas échéant, aurait occupé le siège épiscopal, n’a pas été conservé. Le contexte, certes, peut apparaitre propice à une érection contemporaine : les Bretons en effet avaient été vaincus en 786 par l’armée que Charlemagne avait placée sous le commandement du sénéchal Audulf ; mais il s’agissait avant tout d’exiger d’eux le paiement du tribut et il ne semble pas avoir été question à cette époque d’une véritable normalisation de l’organisation ecclésiastique, en particulier diocésaine, dont nous ignorons d’ailleurs presque tout, au premier chef les noms des évêques. Cette normalisation, qui  concerne les évêchés de Dol, Alet, Léon et Cornouaille, interviendra plus tard, sous le règne de Louis le Pieux : on en perçoit le souvenir plus ou moins marqué à la lecture des vitae carolingiennes de Samson, Malo, Paul Aurélien et Guénolé.

L’attestation la plus ancienne de ce supposé synode d’Alet figure, à notre connaissance, dans une note de l’ouvrage de Jules Geslin de Bourgogne et Anatole de Barthélemy sur les Anciens évêchés de Bretagne, dont les six volumes parus concernent presqu’exclusivement l’évêché de Saint-Brieuc :

« Nous ne savons rien du synode tenu à Alet, le 3 des calendes d’octobre 788 »(2).

La précision de la date est étonnante et incline à penser que nous ne sommes pas en face d’une pure invention de ces auteurs, érudits estimables dont les travaux sont encore consultés pour leur sérieux. Un synode s’est en effet tenu le 29 septembre 788 in loco qui dicitur Aclech ; mais cette mention annalistique, qui figure dans l’histoire du monastère de Hexham composée vers 1140 par le prieur du lieu, Richard (3), concerne en fait Aycliffe, comté de Durham, en Grande-Bretagne, où les archevêques de Canterbury ont présidé des synodes aux années 782, 787, 788, 789, 805, 816 et 824 (4) : comme on peut à la rigueur confondre la variante Acleth, rapportée notamment par Henry Spelman (5), avec Aleth, forme qui figure souvent en lieu et place d’Alet, il s’agit là probablement de l’origine de l’erreur de Geslin de Bourgogne et Barthélemy.


André-Yves Bourgès


1. J.-C. Cassard, « L'Église dans le siècle », Les Bretons de Nominoë, Brasparts, 1990, p. 203-204.
2. J. Geslin de Bourgogne et A. de Barthélemy, Anciens évêchés de Bretagne, t. 3, Paris-Saint-Brieuc, 1864, p. xvii, n. 1.
3. James Raine (ed.), The Priory of Hexham, its Chroniclers, Endowments and Annals, volume 1, Durham, 1834 (Surtees Society, 44), p. 38, chap. 17.
4. Pour plusieurs d’entre elles, la localisation de ces assemblées est discutée : il est possible que celles des années 787, 805, 816 et 824 se soient plutôt tenues à Ockley, dans le Surrey.
5. H. Spelman, Concilia, Decreta, Leges, Constitutiones, in Re Ecclesiarum Orbis Britannici, t. 1, Londres, 1639, p. 305.