On sait qu’à l’occasion de l’établissement de l’Armorial Général, de 1696 à 1709, bon nombre d’armoiries furent attribuées d’office à des personnes physiques ou morales qui n’en portaient pas ou ne jugeaient pas nécessaire d’enregistrer celles dont elles avaient fait usage jusque là : il s’agissait pour les commis de cette vaste entreprise, dont le financier Adrien Vannier avait obtenu la ferme, d’exploiter au maximum les dispositions de l’édit royal de 1696 en imposant un blason à tous ceux qui pouvaient payer la taxe prévue .
Les plus réticents à se soumettre à cette obligation et qui témoignaient ainsi qu’ils n’étaient pas disposés à acquitter ce véritable impôt sur la vanité, ont souvent payé leur manque d’enthousiasme en se voyant affublés de blasons ridicules ou incongrus, dont l’interprétation est parfois facilitée par le fait qu’il s’agit d’armes « parlantes » : c’est le cas en Bretagne avec les Chauvel qui se virent attribuer une tête de vieillard chauve, les Chevrollier un chevreau lié, les Kercadavern un cadavre ou les Perros un perroquet ; d’autres blasons se rapportaient à la profession des taxés et celui de Hyacinthe Halgan, apothicaire à Quimper, porte « d’azur à une seringue d’argent posée en fasce, accompagnée de 3 pots de chambre de même, posés 2 en chef et1 en pointe », tandis que son compatriote Vincent Poullain, procureur au siège présidial de la capitale cornouaillaise, a dû payer 20 livres pour la représentation héraldique d’un paysan renversant une bourse de louis d’or, allusion non voilée à la fameuse pratique des « épices » qui caractérisait la justice d’Ancien régime.
Précisément, les hommes de loi, par définition retors, étaient-ils capables d’opposer une résistance plus difficile à vaincre par les commis de Vannier ? Ceux-ci, en tout cas, se sont manifestement vengés à l’égard de certains robins ; c’est le cas à Guérande où plusieurs d’entre eux ont été particulièrement « assaisonnés » par les pseudo-héraldistes : Rodolphe Bourge, avocat, se voit ainsi attribuer un âne assis dans une chaise, Thomas Jean, notaire royal, deux cornes de bœuf appareillées, Thomas Hemery, avocat, une écrevisse, Thomas Soreau, procureur, un hareng, Jacques Giraud, arpenteur royal, une girouette, Jacques Belliot, avocat, un bélier passant et Pierre Bourit, notaire royal, un âne bâté et passant. Si en ce qui concerne Soreau, Giraud, Belliot et Bourit, nous avons affaire à des armes « parlantes », l’écrevisse de Me Hemery, les cornes de bœuf de Me Jean et l’âne de Me Bourge appartiennent à un autre registre : bien sûr, on pourrait supposer qu’il s’agit là des fruits de l’imagination au demeurant limitée des commis de Vannier ; mais l’exemple du blason attribué à Rodolphe Bourge nous montre la véritable dimension culturelle de telles compositions héraldiques, apparemment ineptes.
Les armes de Bourges
En effet, une expression proverbiale associait autrefois « les armes de Bourges » à un âne assis dans un fauteuil ou dans une chaise et servait ainsi à se moquer par allusion de quelqu’un qui faisait étalage de son ignorance : on disait alors, en désignant ce personnage assis, « ce sont les armes de Bourges » ; mais nombre de Berrichons ou du moins de Berruyers ne l’entendaient pas de cette oreille et faisaient remarquer que la formule était particulièrement inadéquate attendu que les armes de la capitale du Berry n’avaient jamais porté « un âne assis dans un fauteuil » et que les habitants de cette ville n’étaient pas plus sots que les autres régnicoles. Certains de leurs concitoyens trouvaient au contraire matière à honorer leur cité en expliquant l’origine de l’expression par un épisode de la guerre des Gaules : un certain Asinius Pollio, personnage historique, avait été nommé par César gouverneur d’Avaricum (c’est le nom ancien de l’oppidum des Bituriges); alors que cette place était assiégée par les troupes de Vercingétorix et qu’Asinius Pollio souffrait d’une crise de goutte, le courageux gouverneur se serait fait porter au combat dans une chaise pour assurer la victoire de ses soldats. La formule Asinius in cathedra, « Asinius dans une chaise », aurait été ensuite mal comprise et interprétée asinus in cathedra, « un âne dans une chaise ». Cette explication aussi savante que dépourvue de véracité a été proposée par Gilles Ménage (1613-1692) et a reçu ses derniers développements de l’abbé Laurent Bordelon (1653-1730), lui-même natif de Bourges, polygraphe célèbre en son temps mais laborieux et plat, qui prétendait en avoir découvert la confirmation dans un manuscrit de De bello gallico à la bibliothèque du Vatican. D’autres explications figurent ici et là, généralement à l’honneur de Bourges ou de ses habitants, ou du moins qui rappellent les titres auxquels cette ville peut s’être vue attribuer une telle locution proverbiale : on en retrouvera les principaux éléments dans L'hermite en province, par E. Jouy ou dans le Dictionnaire des proverbes de P.M. Quitard. On a même cherché du côté de l’hagiographie en supposant qu’il y avait eu confusion avec sainte Anne assise dans une chaire et enseignant la Sainte Vierge, scène qui était, parait-il, représentée dans la salle des cours de l’université de Bourges ; mais la piste suggérée par F. Cardini dans son Dictionnaire d’hippiatrique et d’équitation, laquelle prolonge ce qu’écrivait dès mars 1747 un correspondant anonyme du Mercure de France, nous paraît plus vraisemblable et a pu inspirer le bas-relief qui se voyait encore vers 1840, dans la rue des Juifs, à Bourges, non loin de la collégiale Notre-Dame de Sales.
Asinus in cathedra
La fête de l’Ane était un rituel populaire, dérivé du Processus prophetarum et que l’Église avait couvert de son autorité aux XIe-XIIIe siècles avant d’en condamner le principe, quand ce rituel finit par se démarquer de l’incontestable caractère religieux de ses origines pour intégrer une dimension beaucoup plus ludique où il était associé à des réjouissances comme la fête des Fous ou celle des Cornards ; mais la persistance de ce rituel est attesté tardivement, en particulier à Bourges dans la collégiale Notre-Dame de Sales, peut-être même jusqu’à l’époque moderne. Nous avons dit plus haut que Ménage s’était intéressé aux origines des pseudo-armes de Bourges ; son contemporain Scarron (1610-1660) qui, dans sa Mazarinade, fait rimer le nom de la ville avec courge, va quant à lui donner ses lettres de noblesse littéraire à l’allégorie : « Ministre à la tête de courge/En fauteuil les armes de Bourges », écrit-il à propos de Mazarin ; mais c’est peut-être à Ménage que Scarron doit d’avoir introduit cette référence ironique dans son pamphlet et c’est peut-être à Scarron que la formule doit d’être entrée dans le langage courant. En tout cas, l’attribution à Rodolphe Bourge d’un blason qui renvoie à une locution devenue désormais proverbiale, si elle est bien l’expression de la vengeance du commis de Vannier, témoigne d’une certaine forme d’esprit qui, pour s’exercer à l’encontre d’un homonyme, doit être néanmoins soulignée.
André-Yves Bourgès
© André-Yves Bourgès août 2008